LE RAP TOULOUSAIN OU LA RÉÉCRITURE DE LA POÉSIE !

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LE RAP TOULOUSAIN OU LA RÉÉCRITURE DE LA POÉSIE !

On vous raconte

De par son essence même, l’écriture du rap est intimement liée à celle de la poésie. Avec une analyse plus fine, nous pourrions voir que l’histoire des deux arts, leurs évolutions internes, ont de nombreux points communs. La France, pays de la modernité et deuxième producteur de rap et plus particulièrement Toulouse nous éclairent sur ce phénomène.

Kartel Double Détente(KDD), au sommet du paysage au tournant du siècle.

 

Hardcore dans le forme mais étonnamment sensible dans le fond, KDD représente l’adolescence vue par des gamins qui ont grandi dans des tours à Toulouse. Dans « Le Geste » sorti en 2000, les membres de KDD pourraient être assimilés à des rappeurs-poètes (tel MC Solaar, l’indéniable origine du rap français). Leur écriture est ainsi ancrée dans une logique qualitative et technique ce qui force la comparaison avec la poésie. L’écriture de KDD notamment dans « Ma Cause » se nourrit d’une science de l’exactitude, d’une provocation très dosée. A l’échelle du rap toulousain, le groupe KDD restera toujours ancré dans une forme brute de romantisme, mouvement poétique dont le représentant ultime fut Victor Hugo. Et là où le poète se savait dernier grand classique et ouvrait la voie à la modernité, les membres de KDD se savaient les premiers des rappeurs toulousains.

 

Omerta Muzik, un rap dur.

 

C’est une fois le classicisme consommé qu’apparaît une forme de modernité. Omerta Muzik est un collectif regroupant plusieurs rappeurs et beatmakers toulousains dont Melan, Fadah ou Capdem. Ce groupe toulousain se caractérise par un rap cru, plutôt à l’ancienne, avec de grosses instrumentales. Dans tout art, la modernité ne s’impose que par éclats discontinus bien plus que par une sorte d’évolution darwinienne qui se passerait naturellement d’artiste en artiste comme on se passe un relais. Ainsi, il y a plus de modernité dans les poèmes de Rimbaud que dans ceux de Reverdy. De la même manière, le groupe Omerta Muzik avec son morceau « Ego Sans Trip » en 2013 repense la modernité du rap. En dépeignant la difficulté de la création d’un groupe de rap ainsi que l’ennui qui accompagne la vie, Melan se rapproche de l’intention artistique de Baudelaire. Il s’agit en effet de respecter les anciens et leur savoir-faire en y apportant un génie technique, une intelligence analytique radicale, un champ lexical riche et une symbolisation de la thématique urbaine.  « Je voulais refaire le monde, mais y’a peu de couleur sur ma palette/ Le temps d’une seconde j’aimerais faire disparaître la douleur de mon paraître » écrit Melan, symbolisant la dureté de la vie ainsi que le manque de possibilités qui s’offre à ces artistes incompris.

Bigflo et Oli : le rap alternatif.

 

Parallèlement au rap conscient qui se développe dans les années 2000-2010 émerge un rap plus alternatif en 2004 avec Fuzati dont le flow plat, l’écriture presque prosaïque et l’ironie constante, en plus de l’introduction hip-hop dans la banlieue bourgeoise, fera date et contribuera à élargir la pratique du rap. C’est ici que l’on pense à Bigflo et Oli et leur album La Cour des Grands sorti en 2015. Frères rappeurs et élevés au conservatoire, leur succès a été fulgurant. Composeurs de titres sombres comme humoristiques, les deux rappeurs toulousains dépeignent une facette de la vie dans laquelle les rappeurs n’osaient s’aventurer. Parfois un peu provocateur, ils se jouent des clichés des rappeurs, décrivent la vie morose d’un Monsieur tout le monde, et n’hésitent pas à critiquer le rap d’aujourd’hui. Même si comme le dit Seth Gueko rapper vite ne veut pas dire rapper bien, ces deux jeunes rappeurs ont un potentiel certain. Leur principale force réside dans le fait qu’ils arrivent à esquisser un portrait de leur génération, un tableau assez triste de notre époque et d’une jeunesse bourgeoise. A l’inverse de certains rappeurs contemporains, ils évitent la glorification maladroite de l’écriture en ne commentant pas les mêmes erreurs de la poésie contemporaine ; séparer ceux qui lisent et écrivent de ceux qui vivent de la rue et de ses « codes ». Leur duo est leur force. Un équilibre que la poésie a perdu mais que le rap a tout de même globalement conservé. Bigflo et Oli ne viennent certes pas de la rue, mais leurs propos ne sont pas clivants, n’excluent pas les banlieusards. Le rap ne s’arrêtera donc jamais de créer des nouveaux modes d’expression tout en parlant au plus grand nombre.

 

 

Vincent

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